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Illustration article hommage à Ukraine - Site Bruno DECK

Ukraine

 

 

Je peux écrire des heures durant sur le massage tantrique. Mais depuis quelques jours, les mots coincent un peu, grippés sur leurs glissières.

Ukraine.

Bien sûr, la réalité n’est jamais aussi simple qu’on l’imagine. Bien sûr, dans le cas présent, il y a des questions géopolitiques, peut-être les mêmes que celles qui ont souvent prévalu dans l’histoire de cette région du monde. Questions géopolitiques…. On peut les mettre en avant perpétuellement. Mais au delà de ces raisons politiquement incorrectes, comment ne pas se souvenir de ces cavalcades de Poutine, torse nu, à dos d’ours. De ces démonstrations permanentes de virilisme, mouvements de menton, de torse, mettant en avant une vraie problématique existentielle projetée à l’échelle d’un pays. Comment ne pas voir à l’œuvre ces éternels ressorts des hommes pris dans des dynamiques plus grandes qu’eux, dynamiques dans lesquelles ils se débattent, qui les emportent au long de ces chemins où l’amour et la vie sont niés. Eternels ressorts d’un patriarcat aveugle à la diversité et la sensibilité du monde.

Aujourd’hui les Russes. Mais ne sont-ils pas partie prenante de ce grand Monopoly mondial, sur lequel tout le monde, nous compris, se fait les dents?

Il y a quelques années, j’avais écrit ce texte ci-dessous, en entendant jour après jour les journalistes d’Inter parler des bombardements russes en Syrie, avec le ton qu’ils auraient employé pour parler de la hausse du prix de la baguette. J’étais ulcéré de cette banalisation de la douleur, de l’agression, de l’absence de compassion. Bien sûr, mise à distance, protection, non empathie, le refrain est connu. Mais cette banalisation me faisait hurler quand j’imaginais les populations chaque jour clouées au sol. Aujourd’hui, pour moi, cette compassion est à vif en entendant les infos sur l’Ukraine. Ces visages vus sur l’écran sont les nôtres, ces larmes les nôtres, ces hébétudes les nôtres.

Alors je remets ce texte en ligne, en hommage à tous ces peuples broyés par des hommes totalement projetés par delà eux-mêmes. Déconnectés, externalisés de leurs dimension d’homme. Et je le mets sur mon site, dédié à la bienveillance, à l’écoute, à l’amour de l’autre, parce qu’il est impossible de se distancier de ce qui se passe en ce moment. Et que cette guerre ne relativise pas les autres, ces guerres du quotidien dans lesquelles tant de personnes se battent pour vivre.

Ce texte a été écrit pendant la guerre qu’Assad menait contre son peuple, avec l’appui des Russes.

(du côté des Russes)

Base de Tartous, Syrie.

Vladimir est un homme heureux. Il est jeune, beau, doté d’une sensibilité qui le laisse parfois pantois devant une peinture, à l’écoute d’un concerto, d’une voix…. Il se lève ce matin en sifflotant, un regard attendri à Svetlana, dont un rayon de soleil complice caresse la hanche, peau crème un peu rose sur le blanc du drap….  Il se dit esthète et l’est, à l’évidence. Il apporte un soin infini à sa tenue du jour: Il est comme ça. Il aime ce qui est beau, ce qui s’inscrit dans l’équilibre, les nuances qui dialoguent entre elles, les contrepoints qui trouvent leur place exacte dans la composition.

Il se presse un peu maintenant, il sent l’énergie de la création le titiller à nouveau, comme chaque matin. Cette journée va être belle. Direction le mess des officiers, vite évacuer ce qui  est nécessaire, strictement, absurdement nécessaire, les saluts, le café rituel, pour se retrouver dans le cockpit de son MIG, toucher du doigt ses commandes, effleurer ses boutons, gommer les moindres grains de poussière sur ses écrans. Tout doit être parfait, à sa main, le moment venu, rien ne doit s’interposer entre lui et son grand œuvre.

Pendant ses études, il adorait passer du temps dans les musées, au contact de l’émotion pure. Il a adoré tellement d’artistes, Sophie Riestelhueber et ses magnifiques photos d’après-guerre du Golfe. Il a cru défaillir au Musée Russe de Saint Pétersbourg devant Ilya Repine, les haleurs de la Volga, lumière jaune pâle, les hommes comme blocs, force brute et déjà éteinte. Il a rêvé devant Pollock et ses envolées maîtrisées, sa peinture où couleur et trait forment structure, où chaque goutte participe de l’équilibre de la toile, dans un dessein qui ne laisse rien au hasard. Il aime cette technique qui s’apparente à une forme de tapisserie, jeux de fils creux et pleins lorsque la laine chevauche la trame…  Entrelacs infinis qui font émerger l’œuvre, entrelacs qui l’inspirent… Il pense au point de Damas, point de tricot complexe présenté par certains comme une mise en abîme de losanges: sa mère en était virtuose, il en sera digne: Il sera LE poing de Damas.

Il est en bout de piste, prêt à décoller (à décolleter, sourit-il), prêt à reprendre sa création là où il l’a laissée hier…. Direction la Ghûta. Il décolle, longe le littoral, laisse le Liban à main droite et passe au-dessus de Damas : La lumière du matin fait miroiter le Barada sous ses ailes, qu’il sait avoir été dévié par les romains pour irriguer la Ghûta, oasis remontant à l’Antiquité. Il aime l’idée d’œuvrer dans une oasis inscrite dans l’Histoire, et d’y laisser sa modeste empreinte d’artiste. Il aime l’idée d’intervenir dans un processus vivant de création.

Parvenu à destination, il reprend ses marques, repère les cratères de la veille, les trous, ce délicat réseau qu’il a tissé passage après passage, ponctuant le sol de ses missiles, de ses bombes, créant un trou ici, un monticule là, avec cette délicatesse de qui créée en conscience. Il fait un large cercle, salue d’un balancement d’ailes ceux qu’il sait en dessous, enclenche son CD de Vyssotski, sa petite touche de rébellion à lui, ajuste ses lunettes de visée, règle le contraste de ses caméras, et reprend sa composition…. Il doit travailler vite, à touches précises, ses pinceaux missiles R33, R-40T et son canon GCh de 260 coups à disposition. A 500km/h, il doit être réactif.

Une grande inspiration, une ligne de basse bienvenue pour commencer, et il se lance, premier passage qui laisse comme un pointillé au sol, découpant une ligne claire dans les immeubles, la route. Il sait son inspiration juste.  Il sait en dessous le monde avec lui, à l’unisson, ces visages qui ne le quittent pas des yeux, ces bouches qui hurlent pour le soutenir, ces mâchoires qui explosent, ces corps qui se démembrent dans l’instant, projetés sur les murs, les pierres…. Dripping. Ces enfants qui seront pour la vie marqués par cet instant unique de création, parents explosés, vie atomisée qu’ils passeront à recoller les morceaux… ces morceaux d’après son passage, en souvenir de lui, trace modeste dans l’Histoire.

Seconde passe, il repère un groupe d’hommes, d’enfants, longue file qui fuit, court sur une route, potentielles taches de couleur sang qui iront relever ce paysage de pierre et de sable, qui dans le matin, semble comme velouté. Effet de contraste à venir, saisissant, il le sait, que ses caméras lui restitueront sur l’écran devant lui : le rouge vif du sang juste extrait se marie si bien avec le jaune pâle du sable.

Troisième passage, il prend la file en enfilade, procession qu’il disjoint avec précision, dans des gerbes de pierre, de corps disloqués, le sable comme liant… l’extase le prend, et dans les minutes qui suivent, ça ne dure malheureusement jamais longtemps, il va passer et repasser pour corriger le tableau, un missile ici, pour aplanir cette butte qui tranche, un tir de canon là pour gommer cet homme, encore debout dans le paysage. Recherche de l’équilibre. Toujours.

Un dernier passage pour admirer, et à regret, il reprend le chemin de la base. Déjà. En rentrant, il pense à cette ironie absurde de sa position d’artiste, qui compose sans jamais arrêter le temps pour méditer, se poser qq instants pour réfléchir, admirer, peut-être corriger, achever. Trancher. Qui peint comme à distance, sans jamais aller au contact de son œuvre, ni entendre les cris stridents et sanglots qui en constituent la bande sonore.

La plaine de la Bekaa sous ses ailes, un léger sourire sur le visage, il pense déjà à demain, et aux yeux bleus et rieurs de Svetlana qui l’attend, pleine d’amour…. Il a le temps pour lui, la  vie pour lui, la légitimité pour lui ; il sait l’industrie de l’armement derrière lui, des milliers d’emplois dépendent de son œuvre, et il sait la bonne conscience de gouvernants qui ne considèrent souvent les hommes que comme simples cochenilles à écraser pour colorer le paysage…

Il fredonne :

Comme l’homme qui sait en se voyant mourir

Qu’il n’aura plus jamais le temps

Un jour de plus il aurait pu chanter

Faute au destin, faute à la chance

Faute à ses cordes qui s’étaient cassées

Son chant s’appellera silence*

 

Bises de Tartous, Syrie.

*(Vissotsky, la fin du bal….)

 

(du côté des Syriens pilonnés, au sol)

Oasis de la Ghûta

Ce matin, Adnan se lève – Autour de lui, dans le petit jour, le même chaos qu’hier. Il s’est réfugié avec sa famille, ou ce qu’il en reste, dans cette cave, murs de la maison au-dessus de sa tête comme moignons dressés vers le ciel. Ce ciel, il le scrute avant de sortir, habitude ancrée. Il s’immobilise, écoute. Se déplace un peu, de façon à ce que le seul frêne encore debout dans le jardin  ne lui bouche pas la vue vers l’Ouest. Il sait que ça va venir de là, tout à l’heure, mais il arrive plus tard. Réglé comme une horloge. Il s’étire un peu, fait quelques gestes, il fait froid ce matin, et quand il est descendu dans la cave, voici qq semaines, il n’a pas pu emporter grand-chose. Il tâte sa poche, son carnet est là, son stylo aussi.

Il dessine dès qu’il peut, quand les avions ne tournent pas, quand les bombes n’explosent pas, quand le sol ne tremble pas. Il a besoin de calme pour dessiner, il dessine toujours en chantonnant, doucement, entre ses lèvres. Pas besoin de hurler, uniquement créer un fond sonore doux et calme, il a besoin de ce calme pour pouvoir lâcher son trait, pour que sa main ne tremble pas. Sa main droite. Parce que l’autre n’est plus là, main et avant-bras arrachés par l’explosion d’une mine, celle qui a également emporté son ami Yaman. Celui-ci, ce n’est pas sa seule main qui a disparu, mais son corps tout entier, qui s’est cabré en l’air, en mille morceaux générant une fulgurante arabesque de sang, scotchée au ciel dans l’instant.  Ce n’est qu’un peu plus tard qu’Adnan s’était aperçu que son propre bras avait été emporté.

Les semaines suivantes, il ne s’en rappelle plus. Odeurs d’humidité qui remontent, le vent aussi, le sable parfois, dans les yeux….  Et des hurlements, incessants,…. Sa mère très proche, qui l’a bandé, veillé, soigné longtemps. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse aussi, un jour, comme son bras. Quand il a émergé, en tout cas, elle n’était plus là. Sa petite sœur non plus. Elles étaient parties sur la route, chercher de l’eau. Il n’en a pas su plus que ça, son père ne veut pas en parler. Sa famille aujourd’hui, c’est lui, son père et son frère Mann. Famille d’hommes. Son cousin aussi, qui vit avec eux, enfin vivre, c’est un grand mot. Il ne peut rester avec eux, la nuit dans la cave, il tremble tout le temps. Il faut dire qu’on a mis du temps à l’extraire de l’amoncellement de briques qu’était devenue sa maison. Ca a été long… Maintenant, il vit dehors, au grand air, et comme lui, regarde en l’air. Tout le temps. On pourrait les prendre pour de doux rêveurs, si ce n’était l’inquiétude maintenant à demeure dans leurs yeux.  Regards vers le ciel, prêts à détaler à n’importe quel moment.

Le soleil se lève à présent,  et comme tous les matins, il est surpris par les alentours. Paysage en mouvement, une maison encore la veille ici qui n’est plus, la route qui lui permettait de visiter son grand père est comme labourée par le soc d’une charrue géante, une fondrière coupe en deux le chemin qui, hier encore, allait vers l’école…. disparue.…..

Son père le rejoint, lui pose la main sur l’épaule, lui dit à tout à l’heure ; Il s’éloigne en marchant lentement, voûté, et ca lui fait mal, son père, avant, c’était une force brute.  Il descend quelques instants, prend un biscuit, le fourre dans poche et remonte. Coup d’œil au ciel,  il s’éloigne. Direction cette petite butte qu’il a repéré hier, tout juste jaillie du sol. Elle surplombe le sol de qq mètres, il y sera bien pour dessiner. Il lui reste un peu de temps avant l’avion, avant de retourner sous l’abri. Là-haut il se pose, sort son carnet, regarde qq secondes le dernier dessin d’hier, ces fumées qu’il a tenté de retranscrire, avec leur noirceur, leurs odeurs, ces corps dispersés sur la route dans les volutes de sable et là-bas, au loin, dans le ciel clair, détaché, l’avion qui vient de vider ses soutes sur eux…. Il se veut témoin, il veut jour après jour être le témoin de cette guerre qui leur tombe du ciel,  et chaque jour il dessine et chaque soir, il photographie chacun de ses dessins avec son téléphone pour les mettre en ligne.  Il n’éprouve rien, comme déconnecté, il est détaché,  fatigué, il flotte sur ce champ de ruine. Sa mère lui semble là, à côté de lui, sa sœur Aseel aussi, elle avait 12 ans, un regard clair, la vie devant.  Il esquisse quelques traits, le paysage d’avant l’apocalypse qu’il sait proche comme chaque jour à cette heure de la journée. Il attend.

Soudain le silence, il lève la tête, tout le monde s’est figé, tête en l’air, scrutant l’Ouest anxieusement. Puis des cris, des cavalcades, chacun se rue vers l’abri le plus proche, les enfants sont embarqués au vol, les femmes hurlent des noms, rassemblent, chiens de berger désespérés du troupeau qui, dans quelques instants, sera haché menu s’il reste exposé. Son strident dans l’air, il arrive, trop vite, beaucoup trop vite, chacun cède à l’affolement, et trébuche, regard à l’agonie, cri bloqué en gorge. L’avion passe, décrit une large boucle, et fait son premier passage de mort. On n’entend rien, ou trop, mais la route se trouve dans l’instant pixellisée de poussière, comme ouverte en deux par un pointillé sauvage. Ceux qui n’ont pu se mettre à l’abri  sont cueillis au passage, éventrés, volatilisés, sang rouge de la vie qui gicle pour étancher la soif sans fond des pierres. L’avion s’éloigne. Adnan ne bouge pas, il dessine, fixe sur le papier l’arabesque qu’il décrit dans le ciel, la poussière qui monte, les murs qui s’effondrent. L’avion repasse à basse altitude. Aucun tir en retour contre lui, les hommes au sol ne sont pas des soldats, ils n’ont que leurs jambes pour courir, leur bras pour se protéger, leur gorge pour hurler…. Mais ils ne hurlent pas, ils sont hébétés….

Il regarde l’avion qui revient, face à lui. Entre eux, une procession de personnes qui fuient le bruit, la fumée, les flammes, les murs qui s’effondrent comme châteaux de cartes, procession hagarde qui titube, aveugle à ce qui l’entoure, inconsciente de qui la fixe. Le regard de ce pilote calme, amateur de Repine et de Rauschenberg, qui s’apprête à les écraser comme il écraserait sur la toile, d’un geste sûr, l’extrémité de son pastel, guidé par l’idée même qu’il a de l’impact de ce rouge qui doit venir trancher, fouailler le fond sable et gris qu’il a préalablement déposé en couche épaisse. Troisième passage et effectivement, sur ce qui était une route, maintenant, une longue ligne mêlant corps, pierres et éclats, rouges sur le fond pâle du sable….

Adnan se lève, il est tétanisé, incapable de bouger dans le silence assourdissant qui obstrue ses oreilles. Le bruit des réacteurs s’éloigne, mais il ne les entend pas, plus, dansent dans sa tête des étoiles, des cris, une horreur brute qui le laisse sans ressource, sans réaction, presque calme. Il entend vaguement, derrière lui, l’avion qui revient, passe, tourne et retourne, mais il ne bouge pas, il pleure maintenant, doucement, son carnet lui échappe de la main… Il fixe des yeux cette rivière de sang qui serpente devant lui, comme un immense point d’interrogation, dont il serait l’ultime ponctuation…

Ses yeux s’éteignent à l’instant même où il explose, imprimant dans le sable cette définitive marque qui hurle à la face du monde l’incompréhension des hommes, femmes et enfants qui jour après jour, se font massacrer sur l’autel de la guerre et de l’indifférence ….

Hommage au peuple d’Ukraine, aujourd’hui victime des mêmes canons.

Illustration: Comme une mâchoire se refermant sur le monde (photo perso)

Illustration article site de Tantra-Matanoma - Ukraine - empathie et compassion - Site Bruno Deck, masseur tantrique

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