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D’île en île

D’île en île, sur cet océan parfois incertain sur lequel nous voguons, notre chemin se dessine.  Deux massages consécutifs il y a quelques jours. Deux femmes. 40 ans d’écart entre les deux. Toutes les deux présentes, incarnées. Energies différentes, parcours différents.

Apaisement

L’une, donc, avec son aspiration à aller vers elle-même. Tout doucement, les bras grands ouverts. Avec ce que l’âge apporte, non pas de sagesse, mais de distance sur soi. Sourire magnifique, elle est à l’écoute de son corps. Pendant le massage, elle le laisse vivre, bouger tout doucement, non par volonté, mais par inspiration. Je la sens explorer, écouter, je la sens tous sens en éveil, regarder ce qui se passe en elle. Dans la discussion précédant le massage, elle parle le regard clair, pétillant.

Elle n’a pas glissé dans l’abstraction de l’âge, celle que la société dans laquelle nous vivons projette sur toutes les personnes qui avancent en âge, les invisibilisant peu à peu. Infusant un discours que nous faisons nôtre par perméabilité, démission, extinction des chandelles. Elle ne refuse pas son âge, elle est simplement là, dans sa présence. Elle avance, continue à avancer parce que rien ne justifie que le mouvement s’arrête, ou hésite. Et celui-ci continue, invente des formes, créée des envies, suggère de tester. Suggère de transgresser.

La transgression et l’ouverture

Transgresser, ce n’est pas forcément violent, c’est simplement sortir du chemin tracé devant soi. Dans lequel on a été moteur, ou moins, dans lequel on pourrait être encore plus moteur, dans les dédales duquel on se perd parfois au risque de n’y plus trouver sens. Transgresser, c’est sortir de sa case, faire un pas de côté. Regarder dans ce nouvel espace la densité de l’air, la fragrance des fleurs, la lumière qui baigne l’ensemble. Observer peut-être une nouvelle liberté. Regarder comment on interagit avec ce paysage, comment notre corps est appelé. Comment le soleil joue avec notre peau. Regarder simplement si on y est bien, ou mieux. Et continuer. Ou reculer.

La vie n’est qu’un test perpétuel, une exploration permanente de soi. Une réinvention. Et nous sommes énergies permanentes de cette réinvention. Cette femme ce matin-là invente sa vie à cet instant. Il y a quelques jours, elle ne savait rien du massage tantrique. Quelqu’un lui en a parlé, lui a parlé de moi parce qu’elle me connaissait. Elle m’a téléphoné, rendez-vous a été pris. Dans ce coup de téléphone, non usuel, avec ce qu’elle imagine, ce qu’elle sait, ce qu’elle ne sait pas, elle est clairement dans cet espace où elle entrouvre une porte pour regarder derrière. Derrière, il n’y a nul fantasme à assouvir. Non plus qu’une projection dans laquelle passer en force, les yeux fermés, en priant pour que tout se passe bien. Il n’y a rien de violent par rapport à elle-même, il n’y a qu’ouverture.

The taste of tea

Quand nous parlons, je l’écoute longuement, et lui parle de ce massage. Je ne cherche pas à m’abriter derrière un discours, une pensée trop construite pour être simple, une allusion à des archétypes. Parce que ça ne m’intéresse pas de la voir glisser dans une acceptation de quelque chose qui ne lui conviendrait pas. Je l’écoute parce que j’ai besoin de savoir pourquoi elle est là, aujourd’hui, devant moi. Et que je n’ai d’autre souhait que de l’accompagner dans son espace des possibles. Comment créer cet espace d’accueil où quelque chose peut naître, émerger, s’épanouir ?

Comme l’épanouissement de cette fleur magnifique dans ce film japonais de 2004, « the taste of tea », de Katsuhito Ishii. Qui grandit, finit par devenir aussi grande que la Terre. Totalement visible à l’instar de celle-ci de l’espace. Née de la joie d’une petite fille. Rien d’extraordinaire dans l’origine de cette joie, il s’agit pour elle de réussir à sauter une barrière. Mais tout l’enjeu est bien là. Depuis l’arrière de cet entrelacs de barrières qui nous entoure tou.te.s depuis notre enfance, barrières disposées autour de nous par nous-même et tout ce que notre entourage compte de censeurs, d’éducateurs, de process à penser, le seul but de notre existence n’est il pas de partir dans un saut de haies permanent, pour simplement aller voir au-delà ? Par-delà notamment ce que nous percevons de nous.

Cette femme, ce matin, devant moi, est devant sa barrière du jour, celle qu’elle a décidé d’envisager sereinement de regarder ce matin.  Ce n’est pas un effort qu’elle se demande, ce n’est pas un abandon non plus. Je la sens en phase avec l’énergie de ce massage à venir, qui n’est que de curiosité à soi, en empathie avec elle-même, sans mise à distance. D’île en île, son chemin se dessine.

La colère et les ombres

La femme m’ayant demandé un massage l’après-midi s’inscrit dans une énergie très différente. Sa vie l’a posée assez rapidement sur un terrain complexe où elle a dû prendre les commandes en main. Prendre l’initiative plutôt que subir. Fuir à toute force la victimisation pour construire sa sécurité. Elle vient tester mon massage tantrique après en avoir testé d’autres. Mon positionnement. Comment je l’aborde. Il n’y a pas de challenge pour moi à relever, il y a simplement une immense humilité. Il y a à déconstruire. Son expression est vive, sa colère intacte, nourricière peut être, à cet instant. Comme si sa responsabilité était jour après jour d’en souffler sur les flammes. Pour ne pas laisser l’opportunité à des braises de ramener un peu de calme. Les flammes sont la vie, ses défenses…

Qui font danser les ombres à distance, la nuit. Elle cherche cette bonne distance, par rapport à elle-même, par rapport à autrui. L’autre. Elle tente de démêler un écheveau inextricable où la seule planche de salut passe par le corps parce que le mental refuse de lâcher. Il lui faut rester vigilante, question de sécurité. Mais l’approche de son corps est complexe. A la fois incarné, vécu de l’intérieur, cocon. Et à la fois un temps objetisé, blessé par ces banderilles dont j’ai déjà parlé ailleurs. Plantées par l’envahisseur, quand celui-ci a déferlé par surprise. Digues enfoncées parce que la défense n’en était pas encore organisée. Et celle-ci s’organise après, en surrégime, avec un corps et un mental de combat. Pour replanter les bornes topographiques, les bonnes, les siennes qui délimitent son propre territoire. Un peu en mode commando, sous le feu supposé potentiellement permanent de l’ennemi. D’île en île….

La réponse du massage

Rien n’est neutre dans ce process qui va questionner le temps. Dans son attente à elle, de ce que je vois, un questionnement sur sa place, la place de son corps dans un process qui est celui de la construction de sa propre sécurité. Un questionnement sur la possibilité de baisser les armes et de quitter l’initiative. Elle est là aujourd’hui explicitement pour ça : tenter d’identifier dans son océan, une ile où potentiellement elle peut souffler. Où elle peut venir souffler. Où elle peut fermer les yeux sans avoir à rester en veille, à questionner. La veille est fatigante, épuisante. Ces deux femmes sont en contraste apparent. Et pourtant pas tant que ça.

Toutes les deux en recherche, par le ressenti du corps. D’île en île, la vie se construit comme sur un chapelet qu’on égrène entre ses doigts. Quelquefois on a le choix, et parfois non. Dans la recherche de son île, on peut tomber sur Speranza, nourricière, base de départ vers autre chose, ou sur Tromelin, isolée, battue par les vents, oubliée de tou.te.s. Ou ailleurs. Peut-être ai-je été l’une ou l’autre, ce jour, pour chacune de ces femmes. Pour l’une verdoyante, résonnant de chants d’oiseaux et riche de végétal, et pour l’autre, lande couturée de plantes basses, parce que la vue, par sécurité, doit pouvoir porter loin. Parce que possibilité, dans l’une ou l’autre de ces îles, de poser son ‘elle’. En toute sécurité. Rassurante dans les deux cas, exploratoire de l’instant. D’île en ile, le chemin se dessine et prend forme. D’elles en elles, ces chemins sont tellement divers.

La question de la résonnance

La résonnance entre elles et moi, dans ce travail immobile du massage tantrique, nous appartient. Et celle-ci m’emmène, moi aussi, parfois loin. Me fait voyager. Me surprend à chaque fois.  Le dernier massage fait cette semaine nous a embarqué, cette femme que je massais et moi, dans une pure dimension de méditation. Geste suspendu, danse ultra lente des corps, pesanteur incarnée par chacun, nous étions là, et pas ailleurs. Yeux quasiment toujours fermés. Nous n’étions pas seuls, entourés par des entités aussi attentives à nous qu’autour du berceau d’un bébé. Attentives au temps qui se pose. Entourés de nos pierres, aussi.

Et le temps s’est étiré, étiré jusqu’à s’oublier. Le massage a duré très longtemps. Permettant à chacun de s’inscrire dans une scansion sourde, quasi chamanique, primale, pour connecter l’infime subtilité de ce qui, à cet instant, s’invitait… Elle m’a rappelé quelques jours après, pour me dire sa surprise. Constatant que sa cape d’invisibilité avait disparu, la rendant soudain repérable, identifiable aux yeux de qui l’entourait. Lui renvoyant un potentiel de connexion qu’elle n’avait jamais touché auparavant. Avec la conscience de voir bouger les paradigmes sur lesquels elle s’était construite.

Le massage tantrique est d’abord de vie. Et souvent, il m’émerveille.

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